Par Kelly Bekkar

L’écodomaine U Viaghju a été éco-construit avec du bois local et dispose d’une piscine naturelle. Doc CM
Longtemps perçue comme une destination carte postale, la Corse voit son tourisme évoluer sous l’effet des pratiques vertes. Hébergements écoresponsables, circuits courts, activités outdoors : les initiatives se multiplient. Mais les contours du tourisme durable restent encore flous.
L’écologie n’est plus une niche scientifique ou militante. Elle s’invite désormais dans notre quotidien, et un peu partout dans nos rayons… Jusqu’à porter une nouvelle économie. Une tendance dont la Corse, écrin demeuré sauvage, entend bien profiter.
“Matériaux écoresponsables”, “énergie renouvelable”, “circuit court”, qu’il s’agisse d’hébergement, de restaurant ou d’activité de loisir, sur l’île, chacun ou presque revendique aujourd’hui sa part de vert. Et pour cause.
Si le tourisme mondial a généré 1 000 milliards de dollars en 2022, plus de 17 % concernaient déjà l’écotourisme. Un chiffre qui devrait doubler d’ici 2028, selon les chiffres et les prévisions du cabinet de conseil IMARC Group relayé par France Travail.
La révolution ne date pas d’hier. Entre promotion d’une vie saine, méfiance envers les industriels et sensibilisation environnementale… Tout s’accélère depuis les années 2010. En France, la consommation du bio connaît même un boom dès 2015, enregistrant + 15 % de croissance en un an, d’après le ministère de l’Agriculture.
La Corse, elle, a toutes les qualités pour séduire ce public : patrimoine préservé, production artisanale et mode de vie traditionnel encore incarné.
L’écolabel gagne du terrain
Le tourisme durable intègre ses impacts économiques, sociaux et environnementaux. Un mode de voyage déjà quelque peu imposé par un peuple pleinement attaché à sa terre. Mais aujourd’hui, la pratique se structure. Depuis 2021, l’écolabel européen se diffuse en Corse, permettant aux professionnels de se différencier sur un marché devenu ultraconcurrentiel. Au départ, treize établissements pouvaient se targuer d’avoir obtenu le sésame. Ils sont 58 aujourd’hui.
Une vingtaine de structures hôtelières préparent cette certification pour 2026, et leur nombre devrait dépasser la centaine d’ici 2027. Ce virage est assumé : “Le positionnement de la destination s’oriente effectivement vers un tourisme expérientiel. Il ne s’agit plus de promouvoir uniquement un territoire”, explique l’agence du tourisme de la Corse (ATC), qui œuvre activement en coulisses. Une politique qui porte ses fruits. La Corse figure désormais dans le trio de tête des régions françaises en la matière et a obtenu en 2025 le niveau “Or” du label Green Destinations, devenant ainsi la première île méditerranéenne et la seule région française à recevoir cette distinction.
Hôtels, villas, lodges, dômes ou cabanes… Sur Greengo, plateforme spécialisée dans les hébergements écoresponsables, 115 établissements et 294 logements sont aujourd’hui référencés en Corse. Parmi eux, figure U Viaghju. Ouvert il y a moins d’un an en Balagne, cet écodomaine dominant la vallée du Reginu associe une distillerie artisanale, où se déroulent visites et ateliers, à deux chambres d’hôtes et deux lodges conçus avec du bois de châtaignier et du pin laricio.
Au pied d’une montagne, semi-enterré et orienté plein nord, le bâtiment profite d’une fraîcheur naturelle qui limite le recours à la climatisation. L’hiver, l’alambic de la distillerie, chauffé au feu de bois, prend le relais et diffuse sa chaleur jusque dans les logements. L’eau de pluie est récupérée et réutilisée sur l’ensemble du site, tandis qu’une piscine naturelle complète le dispositif. “Nous avons une clientèle sensible à l’environnement, notamment des marcheurs, qui recherchent une expérience immersive en pleine nature”, explique Thibault Dhermy, le gérant.
Entre écotourisme et tourisme durable
Le circuit court n’a pas attendu d’être à la mode pour s’imposer sur l’île. Il est aujourd’hui revendiqué par la plupart des restaurants corses. Une vingtaine d’entre eux mettent en avant le label local “Gustu di Corsica”, mais en matière de bio, ces établissements restent encore marginaux. “On travaille déjà des produits frais, locaux, issus d’agriculteurs du coin. Ça suffit à rassurer le client. Au final, il y a souvent du bio, mais ce n’est pas ce qu’on met en avant en premier”, explique un restaurateur bastiais.
D’autres initiatives écologiques plus inattendues émergent. C’est le cas des Enfants Sauvages, un écoparc inauguré il y a un an à Porto-Vecchio. Entre toboggans et trampolines suspendus dans les arbres, et jeux immersifs et sensoriels au contact des éléments naturels, les installations ont été pensées pour n’avoir aucun impact environnemental. “Les arbres continuent de grandir et de se développer normalement”, sourit Laura Fenucci, fondatrice et directrice de cette structure.
Bien avant que le tourisme durable ne se développe, certains avaient déjà pris le virage. À Cervioni, le centre agro-éco-touristique A Suvera à u Ventu fait figure de précurseur. Imaginé, il y a près de 18 ans par un couple passionné d’environnement, le site a été entièrement autoconstruit en matériaux locaux et s’inscrit dans une démarche autosuffisante : entre agriculture biologique, agroforesterie, et station de phytoépuration, “système unique en Corse à l’époque”, souligne son fondateur. Le site peut accueillir jusqu’à 18 personnes en gîtes, pour des séjours immersifs ou des stages. On parle ici d’écotourisme, le cran au-dessus. Un terme parfois galvaudé ?
Si la démocratisation de ce tourisme, centré sur la découverte des écosystèmes et intégrant une dimension pédagogique, est saluée par le gérant, celui-ci émet toutefois des réserves. “Il y a tout un discours qui s’est développé autour de l’environnement, consensuel et très propice au greenwashing. L’essentiel n’y est pas toujours. Dans cet essentiel, il y a la relation aux autres, la qualité d’accueil, un pont qui doit se faire avec le territoire. Ça, c’est la base de l’écotourisme”, explique-t-il.
Selon lui, le sujet ne peut se réduire à quelques équipements ou à des économies d’eau : “Il faut veiller à ne pas trop assouplir les critères.” Le domaine accueille aujourd’hui une clientèle équilibrée : environ 50 % de convaincus ou de militants engagés, et 50 % de visiteurs venus pour l’expérience.
Une diversification de l’offre touristique
La Corse a souvent été réduite, dans le passé, à ses plages paradisiaques, régulièrement citées parmi les plus belles du monde. Aujourd’hui, portée par le tourisme vert, et d’autant plus depuis la crise sanitaire, elle fait activement la promotion du vélo, de la randonnée, du kayak, de la plongée, de l’œnogastronomie ou de la culture. De quoi dynamiser durablement l’économie locale.
“Cette approche a permis de faire évoluer les représentations liées au surtourisme estival et de promouvoir une destination plus fluide, accessible et riche en toutes saisons”, constate l’ATC. Derrière, les visites et ateliers immersifs autour de l’artisanat se développent dans l’offre touristique de l’île. C’est aussi ça le “slow tourisme”, littéralement “tourisme lent”. Cette tendance répond aussi à un besoin de renouer avec la nature et une certaine idée de la simplicité, “une pratique qui s’est accélérée avec la crise sanitaire”, note l’ATC.
En matière d’écologie, les seuils franchis deviennent souvent la norme : on ne redescend pas d’un palier, on en fixe un nouveau. C’est ce que l’on appelle l’effet cliquet. Alors l’ATC se projette déjà dans le futur, vers une nouvelle étape : le “tourisme régénératif”. “Nous voulons que les visiteurs ne soient plus des consommateurs passifs, mais qu’ils participent à la vie des lieux, et que leur présence devienne une responsabilité”, explique l’agence du tourisme de la Corse. Un changement de paradigme déjà en marche.


