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Angèle Bastiani, présidente de l’Agence du tourisme de la Corse : “Le tourisme ? Tout sauf un mal nécessaire”

@CorseMatin

Par Anne-C. Chabanon

Angèle Bastiani : “L’objectif n’a jamais été de sacrifier l’été, mais de renforcer l’attractivité du hors saison”.
OLIVIER SANCHEZ/CRYSTAL PICTURES

Tensions géopolitiques, climat économique et social exacerbé, budgets serrés, ne font pas forcément l’affaire d’un secteur en proie, lui aussi, aux turbulences. Pourtant l’île résiste, assure la présidente de l’Agence du tourisme, Angèle Bastiani. Entretien.

Réservations dans les divers types d’hébergements, tendances du côté de l’aérien et du maritime, la Corse sera-t-elle fréquentée cet été ?

Nous nous inscrivons dans des niveaux comparables aux saisons antérieures, en attendant le bilan que nous dresserons seulement en fin d’année, dès lors qu’il n’y a pas une vérité touristique du moment, mais plusieurs réalités. Le mois d’avril a été un peu plus prudent, en raison du calendrier moins favorable et de la météo, mais le mois de mai est encourageant. Avec une tendance de fond qui se confirme, l’étalement de la fréquentation, accompagné d’une progression continue au printemps et surtout à l’automne. Signe que, parfois, les révolutions, aussi petites soient-elles, valent d’être menées.

Comment évaluez-vous l’impact d’événements très hétéroclites – canicules, climat géopolitique, prix de l’essence, et cette année, Coupe du monde – sur les flux ?

Une actualité soufflée par de grands événements peut effectivement exercer une influence ponctuelle sur les arbitrages des voyageurs qui sont, en outre, à la merci d’autres facteurs que vous avez évoqués. S’ils sont de nature à modifier certains comportements ou l’agenda des départs, l’île demeure néanmoins une destination identifiée, singulière, sécurisante. Avec une stabilité des indicateurs qui se vérifie au fil des ans.

Avez-vous définitivement capitalisé sur un objectif d’étalement en avant et arrière-saison, quitte à ouvrir la porte à un été en pente douce ?

L’objectif n’a jamais été de sacrifier l’été, mais de renforcer l’attractivité du hors saison. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en échelonnant les flux sur l’ensemble de l’année, on les répartit également sur l’ensemble des territoires. La stratégie de l’ATC reste inchangée. Il s’agit de renforcer les périodes en amont et en aval du pic estival sans chercher à réduire l’activité de ce dernier. Nous avons ainsi favorisé la réservation de séjours, en partenariat avec les offices de tourisme qui proposent des packages à des prix attractifs. Pour 2026, nous gardons le cap d’un tourisme durable, équilibré dans le temps et l’espace, accessible à tous les vacanciers et profitant à l’ensemble des professionnels.

Les modes de consommation des touristes ne cessent d’évoluer. L’île a-t-elle su s’adapter ?

Impossible de ne pas se mettre au diapason, face à des réservations plus tardives et une demande croissante pour des vacances authentiques et personnalisées, les visiteurs s’intéressant, avant même la plage, à la nature, au patrimoine, à la culture et à la gastronomie. Oui, la Corse s’est adaptée à ces nouvelles attentes grâce à une offre plus flexible, à une familiarisation avec les outils numériques, entre autres. Ce n’est pas une option, mais une évidence si l’on veut accompagner le mouvement.

“Un tourisme à taille humaine. Elle est là, notre force”

Les établissements insulaires ont-ils les budgets pour répondre aux exigences de voyageurs hyperconnectés ?

L’ATC épaule les professionnels via un guide des aides dédié, la formule du client roi étant plus prégnante que jamais. Les visiteurs sollicitent, c’est juste, une connectivité numérique digne de ce nom, des services modernes et des réservations simples, ce qui oblige les professionnels à investir régulièrement tout en gérant la hausse des coûts d’exploitation, de l’énergie et du travail. La compétitivité repose toutefois également sur la qualité de l’accueil, du service et de l’expérience proposée, dans un milieu, le secteur touristique, parmi les plus concurrentiels qui soient. Et où il faut savoir anticiper.

En quoi la Corse demeure-t-elle une destination singulière ?

Sans hésitation, parce que son modèle repose sur un tourisme à taille humaine et non sur de grands complexes. Elle est là, notre force.

La baisse de la taxe de solidarité sur les billets d’avion peut-elle produire un effet catalyseur ?

Elle devrait avoir un effet positif sur les déplacements des résidents corses. En revanche, son impact sur la fréquentation touristique sera a priori limité, les principaux facteurs d’intérêt demeurant, avant tout, la destination elle-même, le contexte économique, et les dessertes sur lesquelles l’exécutif a choisi d’agir avec l’opération d’achat de flux aériens.

Problème, l’opération est attaquée par le préfet de Corse devant le tribunal administratif, et la Collectivité a annoncé faire jouer la clause de suspension avec les compagnies aériennes. Comment ce recours va-t-il peser sur les mois à venir ?

Nous allons continuer à défendre le dispositif qui présente de premiers résultats d’exploitation concluants. Avec, entre novembre 2025 et début janvier 2026, 15 000 visiteurs supplémentaires, 83 000 nuitées, et 6 millions de retombées directes. Le constat est simple, lorsqu’il y a des vols, les visiteurs les prennent.

Le GHR (Groupement des hôtelleries et restaurations) Corsica tire la sonnette d’alarme avec le soutien de la présidente nationale. Vous partagez leur analyse ?

Les craintes exprimées sont réelles et liées, entre autres, à l’augmentation des coûts, aux difficultés de recrutement et à la conjoncture. Sans oublier que le nombre d’établissements touristiques a fortement augmenté ces dernières années, suggérant davantage de concurrence. Cela étant, il faut faire la part des choses, les difficultés rencontrées ne traduisent pas mécaniquement une baisse du nombre de visiteurs.

“La complexité du recrutement des saisonniers continue à être prégnante”

Plus d’une dizaine d’hôtels à vendre dans l’île, inquiétant ?

Chaque situation doit être décryptée au cas par cas : difficultés financières, choix patrimoniaux, départs à la retraite, changement de génération, transmission qui ne va pas toujours de soi, et au-delà encore, conséquences d’un marché en proie au développement des locations saisonnières. À côté de ce tableau assez sombre, il s’agit aussi de pointer les établissements qui se créent. Il en est.

Quid des saisonniers, alors que l’école hôtelière d’Ajaccio a enfin ouvert ?

La complexité du recrutement continue à être prégnante pour l’ensemble du secteur touristique. Elle est notamment liée au logement, à la mobilité, au coût de la vie et aux conditions de travail. L’ouverture de l’école hôtelière constitue un progrès, mais ne suffira pas à répondre aux besoins. Des initiatives complémentaires comme Corsica Jobs, visant à mettre en relation demandeurs d’emploi, professionnels et entreprises, ont été lancées par l’ATC, l’Umih et l’Afpa. Il faut aller plus loin.

Le tourisme est-il toujours ce “mal nécessaire” ainsi qu’on l’a qualifié durant des années ?

Certainement pas. Aujourd’hui, il est un bien indispensable, même s’il faut l’encadrer pour éviter ses méfaits, ses débordements, ses dérives quelquefois. Si la réflexion autour du tourisme doit se poursuivre, qui songerait à remettre en cause un secteur qui représente 41 % du PIB de l’île ? Il faudrait être fou.

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