
CHRISTIAN BUFFA
Selon une étude de l’ATC, la Corse pourrait passer à côté de plusieurs millions d’euros de taxe de séjour. Une manne envolée qui soulève une double question : qui finance le tourisme et les règles sont-elles les mêmes pour tous ?
Comme chaque année, l’été charrie son lot de touristes flanqués de valises roulantes qui iront garnir les innombrables studios et villas réservés sur des plateformes de location saisonnière. Tous seront-ils mis à contribution ? Les plateformes reverseront-elles correctement leur taxe de séjour aux collectivités qui les accueillent ?
Il est permis d’en douter. Selon une étude de l’Agence du tourisme de la Corse (ATC), quelque 19 millions d’euros de taxe de séjour pourraient avoir échappé à la puissance publique insulaire en 2023, un chiffre colossal. Cet impôt, acquitté par les vacanciers et perçu par les intercommunalités (qui en reversent une partie à l’ATC), est destiné à financer les dépenses liées au tourisme.
Les auteurs estiment que cette taxe aurait pu rapporter près de 33 millions d’euros, contre 14,2 millions effectivement perçus. Contacté par Corse-Matin, Bercy comptabilise un produit un peu supérieur (d’un million d’euros environ) mais le constat reste le même : le manque à gagner potentiel se chiffre en dizaines de millions d’euros. Dans l’hypothèse la plus prudente, ce gisement se situerait autour de 13 millions d’euros et pourrait atteindre les 24 millions d’euros.
Les meublés de tourisme dans le viseur
L’ATC n’a pas tiré ces chiffres du chapeau. Son étude croise les données des plateformes de location, les capacités d’accueil, les taux d’occupation et les recettes encaissées. Une modélisation robuste, qui demeure un potentiel théorique et non un manque à gagner constaté euro par euro.
Comment cette manne se perd-elle ? L’ATC pointe un suspect : les meublés de tourisme non classés. À eux seuls, ils représentent plus de la moitié de l’offre d’hébergement en Corse et sont, pour la plupart, commercialisés sur des plateformes (Airbnb, Booking, Abritel, Leboncoin, etc.) chargées de collecter puis de reverser la taxe. L’agence identifie aussi les brèches possibles : collecte incomplète, tarifs erronés, reversements tardifs…
Mauvaises payeuses les plateformes ? L’ATC botte en touche. “Il ne nous appartient pas de désigner des responsables mais de produire des données objectives”, esquive son directeur, Frédéric Petrucci.
“On se passe de 19 millions d’euros alors que les caisses sont vides”
Une réserve dont ne s’est pas embarrassée la communauté de communes d’Oléron (CDCO). L’an dernier, la petite île du golfe de Gascogne a fait condamner Airbnb, Leboncoin et Booking à lui verser 9,5 millions d’euros cumulés pour des manquements relatifs à la taxe de séjour. “Il est très surprenant qu’il n’y ait pas eu d’autres actions engagées en justice, car je ne vois pas pourquoi Leboncoin aurait bien agi partout sauf à Oléron”, s’étonnait dans Le Monde Joseph Hugues, directeur général des services de la CDCO.
Seul Booking a répondu aux sollicitations de Corse-Matin. L’entreprise néerlandaise assure collecter la taxe “dans tous les territoires où la législation l’exige”. Et ajoute qu’elle “poursuit sa collaboration avec les municipalités de Corse afin de garantir une conformité complète”, une tournure pour le moins équivoque…
“Je suis effaré qu’on se passe de 19 millions d’euros alors que les caisses sont vides”, réagit le président de l’association des maires de Haute-Corse, Don-Marc Albertini. “Après le constat, il faut engager rapidement un plan d’action avec tous les acteurs concernés.”
Des contrôles inexistants ou presque
Sur le terrain pourtant, rien ne bouge. Difficulté à rassembler des preuves, lourdeur des procédures, manque de volonté politique : les explications sont nombreuses. Surtout, les intercos ont progressivement imposé des numéros d’enregistrement pour les locations, les offices de tourisme se sont professionnalisés et les recettes de la taxe ont explosé en quelques années (+ 61 % entre 2021 et 2023), sans compter les récentes augmentations de taux dans l’Extrême-Sud. De quoi donner le sentiment que le système est sous contrôle.
“Le marché se désopacifie”, constate Jean-Baptiste Ollandini, président de l’office du tourisme du Sartenais-Valinco-Taravo (un million d’euros de taxe de séjour l’an dernier). L’élu de Propriano concède toutefois que le dispositif reste largement déclaratif. Le parc réel n’est pas connu avec précision et, comme ailleurs, aucun service n’est spécifiquement chargé des contrôles.
La parade Faritas ?
La parade pourrait s’appeler Faritas. Un portail expérimenté par l’État depuis 2024, où les plateformes déclarent leurs reversements. Ce qui pourrait simplifier le suivi des données, mais pas nécessairement lever tous les doutes sur les montants perçus.
En attendant, ce manque à gagner pose deux questions majeures : la concurrence est-elle équitable entre les hôtels, globalement dans les clous, et le secteur des locations saisonnières ? Et surtout : qui paie vraiment le coût du tourisme en Corse ?
Par Laetitia Giannechini


