Dans les ruelles étroites de la citadelle de Calvi (Haute-Corse), le ballet des touristes est bien là. Depuis les remparts, les cohortes de visiteurs découvrent une vue panoramique sur la baie de la presqu’île de la Revellata, l’un des spots les plus prisés de la région. « On ne peut pas dire qu’il n’y a personne, mais une chose est sûre : les touristes ne sont pas chez nous », grince un commerçant de la vieille ville, rompu aux saisons touristiques depuis trois décennies.
Partout dans l’île, l’image est la même : une affluence digne d’un mois d’août, certes, mais des terrasses moins bondées. « Habituellement à cette période, j’étais saturé, note un restaurateur bien en vue sur le port de plaisance de Saint-Florent (Haute-Corse). On faisait deux, voire trois services, le soir. Les clients faisaient la queue pour manger. Maintenant, c’est fini : on a des touristes qui se partagent les plats. »
À en croire les chiffres, pourtant, la fréquentation est bien au rendez-vous : en juillet, l’île, qui accueille chaque année quelque 3,5 millions de visiteurs, affiche un nombre de voyageurs identique à celui de l’an passé, malgré le ressenti inverse des professionnels du secteur.
« Nous avons un net recul de fréquentation au mois de juillet, après un début de saison plutôt correct, remarque Gérard Tapias, président de la Fédération corse de l’hôtellerie en plein air et gérant d’un camping à Calvi, avec quarante saisons au compteur. On ressent une forte baisse du pouvoir d’achat depuis la période d’inflation, et une évolution certaine des modes de consommation. »
Les touristes contraints de faire des choix
Depuis des années, les politiques tarifaires dans le secteur des transports, sur fond de positions dominantes de certaines compagnies, semblent avoir refroidi les vacanciers. Un point noir que les touristes eux-mêmes n’hésitent pas à confirmer, plutôt amers : « Nous avons payé près de 1 200 euros de billets d’avion à trois pour un aller-retour Paris-Bastia, souffle Jean-Marie, un père de famille débarqué depuis les Yvelines. Cela entame forcément le budget des vacances… Nous avons dû faire des arbitrages. »
Des arbitrages que les touristes sont de plus en plus nombreux à faire : moins de dépenses dans la restauration, et davantage de repas à domicile ou en pique-nique. La ministre du Tourisme, Nathalie Delattre, a elle-même regretté ce « hic » le 8 août sur RMC : si la fréquentation est bonne, « les touristes dépensent moins » à l’échelle de toute la France. Dans l’île, les prix encouragent sans doute plus qu’ailleurs à garder un œil attentif sur le portefeuille. Ils sont en moyenne plus élevés de 7 % que sur le continent, selon un rapport de l’Insee, en date de juillet 2023.
Malgré une TVA dérogatoire à 13 % – contre 20 % sur le continent –, les Corses paient aussi les carburants plus cher que de l’autre côté de la mer. Dans son avis sur la concentration des marchés dans l’île, l’Autorité de la concurrence pointe un différentiel « très significatif » : en moyenne + 6,7 % pour le gazole et + 5,3 % pour le SP95. Pour les produits alimentaires, la note est encore plus salée : jusqu’à 14 % de plus. Une décision prise par l’Assemblée de Corse a aussi pesé dans cette tendance déjà inflationniste : avec l’entrée en vigueur de la nouvelle délégation de service public maritime, début 2023, le tarif du fret entre l’île et le continent a fait un bond de… 14,3 %.
Si cette mesure de l’exécutif nationaliste visait à faire face à la hausse des coûts des carburants, elle a également eu une réelle incidence sur le prix des marchandises. « L’insularité et l’exiguïté du marché font que nous payons tout plus cher que sur le continent, déplore Benoît Chaudron, directeur de trois hôtels dans la région d’Ajaccio (Corse-du-Sud) et vice-président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih) de Corse. Les denrées alimentaires ont connu des hausses de plus de 20 % depuis quatre ans, comme les charges sociales. La plupart des établissements ont rogné sur leur marge pour contenir les prix mais, mécaniquement, cela a conduit à des augmentations que nous sommes les premiers à regretter. »
La vague déferlante des « meublés de tourisme »
Résultat : c’est la grande distribution qui tire son épingle du jeu et reflète en grande partie les mutations à l’œuvre dans la consommation touristique. Aux heures de retour des plages, les centres commerciaux sont littéralement pris d’assaut. « La clientèle va dans les supermarchés plutôt qu’au restaurant, observe un responsable de grande surface dans l’extrême sud de l’île. Cela permet aux vacanciers de contenir le budget. Ils sont plus nombreux à faire les courses pour manger dans leur location meublée. »
Les « meublés de tourisme », l’autre bête noir de la filière hôtelière. Les professionnels du secteur font face, en effet, à une rude concurrence qui monte en intensité comme nulle part ailleurs en France. En moins d’une décennie, le nombre de ces hébergements de type Airbnb, destinés à la location saisonnière, a explosé : + 19 %, selon l’agence du tourisme de la Corse. La région comptabilise 35 000 meublés, soit 15 % du parc de logements insulaire – 5 fois plus que la moyenne nationale ! « C’est un vrai problème de concurrence déloyale, avance Gérard Tapias. On assiste à un transfert de l’activité vers ces hébergements non professionnels, au détriment de l’hôtellerie classique. »
Une tendance qui risque de compromettre un secteur pourtant vital pour l’économie insulaire. Car aucune région française n’est à ce point dépendante du tourisme : selon l’Insee, le secteur représente plus de 9 000 entreprises et 39 % du PIB de l’île, contre moins de 8 % pour l’ensemble français.
Par Julian Mattei, correspondant à Bastia (Haute-Corse).
