
Eline Mérouze
Au village de l’Ospedale, à 20 km de Porto-Vecchio, la fraîcheur est de mise en montagne, même à l’heure d’été. Elle l’est surtout pour les commerçants en ce mois de juillet, bien en peine face à la faible fréquentation des touristes et au recul des dépenses.
10 h 10. Le soleil est déjà de sortie. Mais à 950 mètres d’altitude, malgré les fortes chaleurs récentes, c’est un air frais qui accueille les touristes venus se balader au bord de la réserve d’eau de l’Ospedale. Située en haut du village et s’étendant sur près de 50 hectares, elle alimente Porto-Vecchio et ses alentours, au point d’être asséchée en fin de saison estivale.

Carlo est italien, de Milan. Il vient pêcher en Corse chaque année depuis 25 ans. Ce matin-là, il attend patiemment assis sur un rocher en contrebas que l’une de ses deux cannes remue un peu. “J’arrive à pêcher des carpes ici, mais il n’y en a pas beaucoup car ils ont vidé le lac l’année dernière, il y en avait beaucoup plus avant”, déplore-t-il. La réserve avait été vidée dans le cadre d’une inspection décennale, mais qu’importe car pour l’heure, rien ne mord à l’hameçon.
Se réfugier au frais
Un peu plus haut, nombre de voitures sont à l’arrêt sur les parkings qui offrent les meilleurs points de vue sur l’étendue d’eau. Stationnés au lavu di U Spidali, Arnaud et Kristina, accompagnés de leurs trois garçons, arrivent de Belgique. “Nous étions déjà venus il y a quatre ans, dans le nord de la Corse, cette fois nous voulions découvrir le sud, à la recherche de paysages mer et montagne.” Pour eux, c’est aussi l’occasion de se rafraîchir suite aux vagues de chaleur qui ont touché le Continent : “Ces derniers temps, il fait moins chaud en Corse que sur toute la partie nord de la France et de la Belgique. Ici il y a de l’air, on respire”, se réjouit Arnaud.
Pas sûrs que les conditions soient réunies pour partir en randonnée, ils se sont tout de même équipés. En effet, en raison des risques d’incendies, les préfectures de Haute-Corse et de Corse-du-Sud ont annoncé le 18 juillet la fermeture de plusieurs massifs forestiers. Contrainte de faire demi-tour au massif de Bavella, la petite famille a compensé par plage et piscine. Aujourd’hui, seules les balades au lac sont au programme, mais pas d’activité payante en vue.
“Des gens anxieux, ce sont des gens qui dépensent moins”
Pour les socioprofessionnels du coin, ce manque à gagner se fait largement ressentir cette saison. Pour Jean-Michel Bordeaux, du parc de loisirs et d’accrobranche Xtrem Sud, “les jours les plus chauds, les gens viennent le matin très tôt, puis ils ne reviennent plus”.
11 h 30. Alignés sous les pins, les baudriers attendent les grimpeurs qui se font rares. Le mois de juillet est en demi-teinte, tout comme le début de saison. “On voit qu’il y a moins de pouvoir d’achat. Les classes moyennes ont beaucoup subi. Or, c’est notre cœur de cible. Il y a un rêve en Corse sur le très haut de gamme, c’est bien, mais cette clientèle est très peu nombreuse. Elle participe à notre activité mais ça reste marginal. Si nous n’avons pas un gros volume de familles, ça ne marche pas pour nous.”
La chaleur lui rend aussi le travail plus difficile avec son équipe. Malgré tout, il insiste sur le sentiment anxiogène relayé par les médias vis-à-vis de la chaleur, ce qui n’arrange pas les affaires : “Des gens anxieux, ce sont des gens qui dépensent moins, d’autant plus si l’on ajoute le contexte économique et international actuel”,affirme-t-il. Ouvert depuis les années 2000, il a très peu augmenté ses prix depuis. De 15 à 20 euros à l’époque, il est passé à 25 ou 30 euros la journée au parc. Une augmentation de marge très limitée, “presque au rythme du Smic”, plaisante-t-il.
Du mal à passer à table
Un peu plus bas, sur la seule route qui mène au village, quelques restaurants se côtoient dans un virage en épingle. À l’Ospedale, tout le monde se connaît et partage ses difficultés à l’heure d’été.
12 h 40. Au restaurant Chez Paul Poli, c’est lui-même qui nous accueille. “La saison est très mauvaise. À cause du prix des carburants, les gens modifient leurs plans de vacances, ils partent en train au lieu de prendre la voiture, mais ici on ne vient pas en train…”

L’établissement, “debout depuis 1860″, a vu crises et touristes défiler. Paul Poli l’a repris, de père en fils, en 1980. “Le village n’a pas beaucoup évolué, c’est la fréquentation qui s’est dégradée, toutes les maisons sont fermées. Nous sommes entre 55 et 60 l’hiver, mais pas beaucoup plus nombreux l’été au final, alors qu’à l’époque nous étions au moins 400 personnes au village !”. Pour lui, le travail est en ville et l’ambiance n’est plus la même.

Juste au-dessus, au restaurant U Funtanonu, Marc-André Taffarelli, chef et patron, a repris l’affaire il y a un an. Après 35 ans à Porto-Vecchio, il a, lui aussi, “rarement connu un début de saison aussi calme”.
Travaillant avec trois saisonniers, c’est son poste qui lui coûte le plus cher, un moyen de pallier le manque à gagner. “Avec la hausse du prix de la vie, les gens mettent moins de côté. Souvent, ils louent des Airbnb tout équipés, donc le peu de budget qu’ils ont, ils préfèrent le mettre dans des activités et ils font peut-être une sortie au restaurant dans la semaine.”
Cet hiver, il restera ouvert deux week-ends par mois, dans l’espoir que les quelques curieux qui viendront cueillir des champignons s’arrêteront à l’Ospedale, au moins le temps d’un repas.
Par Tara Tresseres


